Un homme assis au bord d'un fossé, en Tasmanie, à regarder les rats-musqués construire leurs galeries. Il observe. Il ne prend pas de notes. Il attend. Ce n'est pas de la paresse — c'est une méthode. Bill Mollison passera une bonne partie de sa vie à regarder avant d'agir, à comprendre avant de recommander. Et de cette patience inhabituellement radicale, naîtra l'une des idées les plus diffusées et les plus mal comprises du XXe siècle finissant : la permaculture.
Ce dossier n'est pas une introduction au jardinage naturel. Ce n'est pas non plus un manifeste. C'est une tentative honnête de replacer la permaculture dans son contexte historique, de raconter l'homme qui en est à l'origine — avec ses grandeurs et ses contradictions — et d'examiner ce que cette pensée peut encore apporter à ceux qui, comme moi, travaillent concrètement la terre.
Mollison est mort en 2016. La permaculture, elle, continue de muter, de se diluer, d'inspirer et parfois de décevoir. Il est temps de revenir aux sources.
Avant la permaculture : ce que le XXe siècle avait cassé
L'agriculture industrielle et ses effets sur le vivant
Pour comprendre pourquoi la permaculture a émergé, il faut comprendre contre quoi elle s'est construite. La seconde moitié du XXe siècle voit triompher un modèle agricole fondé sur trois piliers : la mécanisation, la chimie de synthèse et la spécialisation. Ce qu'on appelle la Révolution verte — promue par les institutions internationales comme la solution à la faim dans le monde — transforme en profondeur les campagnes d'Asie, d'Amérique latine et d'Europe. Les rendements explosent. Mais à quel prix.
Les sols s'appauvrissent, dépendants d'apports extérieurs toujours plus massifs. La biodiversité s'effondre : des milliers de variétés locales disparaissent au profit de quelques cultivars à haut rendement. L'eau est captée, détournée, polluée. Les paysans, dépossédés de leurs savoirs ancestraux, deviennent des exécutants d'un modèle conçu par des ingénieurs et financé par des multinationales. La ferme n'est plus un écosystème — c'est une usine.
« La différence entre une forêt et un champ de maïs, ce n'est pas que l'un produit et l'autre non. C'est que l'un se nourrit lui-même et l'autre non. »
Bill Mollison — cours PDC, Melbourne University, 2005Les années 1960–70 : quand la contestation devient pensée
Dans ce contexte, les années 1960 voient naître une contestation multiple. Rachel Carson publie Silent Spring en 1962 et dénonce pour la première fois au grand public la catastrophe des pesticides. En 1972, le rapport Meadows Limits to Growth modélise l'effondrement probable d'une civilisation qui croit à la croissance infinie dans un monde fini. La même année, la conférence de Stockholm pose les bases du droit international de l'environnement.
Mais la contestation n'est pas que politique ou scientifique. Elle est aussi agricole. Des pionniers commencent à expérimenter d'autres façons de cultiver : Jerome Rodale développe l'agriculture biologique aux États-Unis, Lady Eve Balfour fonde la Soil Association en Angleterre, Rudolf Steiner avait déjà posé les bases de la biodynamie dans les années 1920. On redécouvre que le sol est vivant. Que la chimie de synthèse le tue. Que la nature n'est pas un problème à résoudre mais un modèle à observer.
Ce qui préparait le terrain
Trois influences intellectuelles majeures dessinent l'espace dans lequel la permaculture va émerger. D'abord, l'écologie des systèmes, avec des penseurs comme Howard T. Odum qui montre dès les années 1950 que les écosystèmes fonctionnent comme des circuits d'énergie — chaque élément consomme et produit, rien n'est isolé. Ensuite, la cybernétique de Norbert Wiener et les théories des systèmes complexes, qui donnent des outils pour penser l'interdépendance plutôt que la causalité simple. Enfin, les savoirs vernaculaires — les pratiques paysannes traditionnelles qui n'ont jamais eu besoin de chimie de synthèse pour nourrir des populations pendant des siècles.
Quatre symptômes d'une agriculture qui dysfonctionne
- Appauvrissement des sols : la matière organique disparaît, remplacée par des intrants chimiques qui soutiennent la plante sans nourrir le sol.
- Effondrement de la biodiversité : les monocultures à grande échelle éliminent les espèces sauvages, les insectes pollinisateurs, les micro-organismes du sol.
- Dépendance aux énergies fossiles : labours profonds, transport, fabrication d'engrais — l'agriculture industrielle est une machine à pétrole.
- Perte des savoirs paysans : en deux générations, des millénaires de savoir-faire locaux sont devenus obsolètes ou méprisés.
Bill Mollison, l'homme derrière l'idée
Une vie de terrain avant la théorie
Bill Mollison naît en 1928 à Stanley, un petit port de pêche au nord-ouest de la Tasmanie. Son père est fromager, sa famille vit en contact direct avec la terre et la mer. Dès l'adolescence, Mollison travaille comme pêcheur, chasseur de requins, boulanger, fermier, conducteur de tracteur — il accumule une expérience du monde physique rare pour quelqu'un qui deviendra, un jour, chercheur à l'université.
Cette trajectoire n'est pas anecdotique. Elle explique la singularité de sa pensée : Mollison parle toujours depuis le terrain. Ses théories ne viennent pas d'une bibliothèque, elles viennent d'années passées à observer les animaux, les plantes, les sols, les eaux. Quand il intègre le CSIRO (l'agence nationale de recherche scientifique australienne) comme chercheur, il y apporte un regard de praticien que peu de ses collègues possèdent.
La forêt tasmanienne comme laboratoire
C'est au début des années 1960, alors qu'il étudie les systèmes de forêts et de zones humides en Tasmanie, que Mollison vit ce qu'il décrira plus tard comme une révélation. Non pas une révélation mystique — il est trop empiriste pour ça — mais une observation qui va reconfigurer sa façon de penser le monde. Il voit que les forêts naturelles fonctionnent sans intervention : elles se nourrissent elles-mêmes, régulent leur eau, maintiennent leur fertilité, résistent aux perturbations. Tout y est lié, tout y est utile, rien n'est gaspillé.
« Je me suis rendu compte que je n'avais pas à travailler aussi dur pour me nourrir, écrit-il plus tard. La forêt le faisait elle-même. » Cette évidence — banale pour un écologiste, révolutionnaire pour un agronome — devient le germe de la permaculture.
La rencontre avec David Holmgren
En 1974, Mollison enseigne à l'Université de Tasmanie quand il rencontre David Holmgren, alors étudiant de vingt ans en design environnemental. La rencontre est intellectuellement explosive. Holmgren apporte la rigueur conceptuelle, la capacité à systématiser, à construire un cadre théorique. Mollison apporte l'intuition, la fougue, la connaissance du terrain. Ensemble, ils vont synthétiser en quelques années ce que Mollison a mis vingt ans à accumuler.
Bill Mollison — 1928–2016
Né à Stanley, Tasmanie, Bill Mollison est successivement pêcheur, chasseur de requins, boulanger, chercheur au CSIRO, puis enseignant à l'Université de Tasmanie. En 1978, il co-publie Permaculture One avec David Holmgren, premier livre du genre. En 1979, il fonde le Permaculture Institute. En 1981, il reçoit le Right Livelihood Award — parfois surnommé le « Nobel alternatif » — pour sa contribution à l'écologie pratique. Son œuvre maîtresse, Permaculture : A Designer's Manual (1988), reste à ce jour la référence mondiale du domaine.
Personnage controversé, volontiers provocateur, il n'aimait ni les institutions ni les dogmes — y compris ceux qu'il avait lui-même contribué à créer. Il est mort le 24 septembre 2016 à Hobart, Tasmanie.
Permaculture One (1978) : un livre, une idée, un mouvement
Publié en 1978, Permaculture One pose les bases d'un système de conception agricole inspiré des écosystèmes naturels. Le titre est la contraction de permanent agriculture — mais Mollison précisera vite que le terme vise aussi une permanent culture, une culture humaine durable. Ce glissement n'est pas anodin : il dit d'emblée que la permaculture n'est pas une simple technique agricole, mais une façon de penser la relation de l'humain à son environnement.
Le livre, rugueux et dense, ne ressemble à aucun manuel existant. Il mêle observations écologiques, recommandations pratiques et réflexions philosophiques dans un style qui peut déconcerter. Mais il circule immédiatement dans les réseaux alternatifs australiens, américains, européens. Une idée simple mais radicale vient d'entrer dans le monde : on peut concevoir des systèmes humains qui fonctionnent comme des forêts.
La permaculture comme rupture de pensée
Ce n'est pas du jardinage
C'est peut-être le malentendu le plus persistant sur la permaculture : la croire réduite à des techniques de jardinage — compost, buttes, associations de plantes, paillis. Ces techniques existent dans la permaculture, mais elles n'en sont que des expressions particulières. La permaculture est d'abord un système de conception — une façon de lire un site, d'analyser ses ressources et ses contraintes, puis de concevoir un aménagement qui tire parti des relations entre éléments plutôt que de les gérer séparément.
Mollison le dit lui-même : « La permaculture est la conception consciente et le maintien d'écosystèmes agricoles productifs qui ont la diversité, la stabilité et la résilience des écosystèmes naturels. » Chaque mot compte. Consciente — on ne laisse pas faire la nature au sens passif, on observe et on conçoit. Productive — on vise un résultat, pas uniquement la préservation. Résilience — on cherche des systèmes capables de s'adapter, pas des systèmes fragiles à hauts rendements.
Les trois éthiques
La permaculture repose sur trois éthiques fondatrices, formulées dès Permaculture One et reprises dans tous les travaux ultérieurs. Elles ne sont pas des règles techniques — elles sont des orientations de valeurs qui doivent guider toute décision de conception.
La première est le soin de la Terre (Earth Care) : traiter le sol, l'eau, l'air et tous les êtres vivants comme des ressources à protéger et à régénérer, non à exploiter. La deuxième est le soin des personnes (People Care) : concevoir des systèmes qui permettent aux humains de vivre dignement, en bonne santé, avec accès aux ressources essentielles. La troisième est le partage équitable (Fair Share) : limiter sa consommation au nécessaire et redistribuer le surplus — à la communauté humaine, à la Terre.
« Les problèmes du monde sont de plus en plus complexes. Les solutions restent embarrassingly simples. »
Bill MollisonPrincipes fondateurs et pensée systémique
David Holmgren formalisera ultérieurement douze principes de conception dans son ouvrage Permaculture : Principles and Pathways Beyond Sustainability (2002). Ces principes ne sont pas des recettes : ce sont des heuristiques, des façons de poser les bonnes questions. Observer avant d'intervenir. Capturer et stocker l'énergie. Concevoir des systèmes du pattern général vers les détails. Valoriser les marges et la diversité. Répondre de façon créative au changement.
Ce qui unit ces principes, c'est une vision systémique radicale : dans un système bien conçu, chaque élément remplit plusieurs fonctions, et chaque fonction est assurée par plusieurs éléments. Un arbre n'est pas là pour produire des fruits — il abrite des insectes, capte l'eau de pluie, structure le sol, crée de l'ombre, stocke du carbone. Un poulager n'est pas là pour produire des œufs — il contrôle les limaces, fertilise le sol, retourne la litière. La permaculture, c'est l'art de multiplier les relations utiles.
La vision radicale et subversive de Mollison
Il serait inexact de présenter Mollison comme un doux philosophe du jardin. Il pouvait être brutal, provocateur, parfois injuste dans ses formulations. Il détestait les gouvernements, les multinationales agrochimiques, et n'avait aucune patience pour les compromis institutionnels. Il voyait dans la permaculture un outil d'émancipation réelle — une façon pour les individus et les communautés de sortir de leur dépendance aux systèmes dominants.
« Si vous travaillez dans un bureau à trente-cinq heures par semaine et que vous achetez votre nourriture dans un supermarché, vous n'êtes pas libre. Vous êtes esclave d'un système. » Cette formulation peut agacer. Mais elle dit quelque chose d'important sur la cohérence de sa pensée : la permaculture n'était pas pour lui un hobby de week-end — c'était une stratégie de résistance.
5 idées révolutionnaires de Bill Mollison
1. Le sol est vivant. Avant d'être un substrat, le sol est un écosystème. Le traiter comme de la terre morte — le labourer, l'aseptiser — c'est détruire sa capacité productive réelle.
2. Le problème est la solution. Un excès d'eau, une pente abrupte, un sol pauvre : chaque contrainte est une ressource mal lue. La conception consiste à retourner les problèmes.
3. Produire sans travailler dur. Un système bien conçu travaille seul. L'effort maximal devrait être concentré dans la conception initiale, pas dans l'entretien perpétuel.
4. La biodiversité est une assurance. Un système diversifié résiste mieux aux chocs qu'un système uniforme à haut rendement. La monoculture est fragile par construction.
5. L'observateur fait partie du système. Il n'y a pas de regard neutre sur un paysage. Le jardinier, le paysagiste, l'agriculteur : en intervenant, ils deviennent un élément du système qu'ils conçoivent.
Filiations et parentés intellectuelles
Masanobu Fukuoka : le non-agir agricole
Masanobu Fukuoka est peut-être la figure avec laquelle Mollison entretient la relation la plus fascinante — une convergence profonde, une différence de tempérament radicale. Fukuoka, agriculteur et philosophe japonais né en 1913, développe dans ses rizières et vergers de la péninsule d'Ōku une approche qu'il nomme agriculture naturelle, ou do-nothing farming : pas de labour, pas de désherbage chimique, pas de compost — juste une confiance dans les processus naturels, guidée par une observation patiente.
Son livre La Révolution d'un seul brin de paille, publié au Japon en 1975 et traduit en anglais en 1978 — la même année que Permaculture One — circule immédiatement dans les mêmes réseaux. Mollison y reconnaît une parenté évidente : tous deux refusent le labour comme dogme, tous deux regardent les systèmes naturels comme modèles. Mais leurs tempéraments divergent profondément. Fukuoka est contemplatif, bouddhiste, méfiant de toute systématisation. Mollison est actif, provocateur, pragmatique. L'un dit : observez et n'intervenez pas. L'autre dit : observez, puis concevez.
Masanobu Fukuoka — 1913–2008
Agriculteur et philosophe japonais, Masanobu Fukuoka passe quarante ans à développer son système d'agriculture naturelle dans la préfecture d'Ehime. Son refus du labour, des engrais et des pesticides n'est pas idéologique — il est fondé sur des années d'observation et d'expérimentation. Son influence sur Mollison et sur la première génération de permaculteurs est majeure. Mais là où Mollison systématise, Fukuoka résiste à toute tentative de réduire sa pratique à une méthode exportable.
La convergence entre les deux pensées — et leurs différences — dit beaucoup de la richesse mais aussi des tensions internes de ce courant de pensée.
Sepp Holzer : le paysan rebelle des Alpes
Sepp Holzer est un cas à part dans l'histoire de la permaculture — il n'a pas lu Mollison avant de pratiquer ce que Mollison théorisait. Agriculteur autrichien né en 1942, il gère depuis les années 1960 une ferme de 45 hectares perchée à 1 500 mètres d'altitude dans les Alpes autrichiennes, le Krameterhof. Là où tous les agronomes prédisaient l'échec, il fait pousser des agrumes, des kiwis, des variétés rares — en travaillant avec le microclimat, la topographie, la biodiversité naturelle plutôt que contre eux.
Sa méthode — terrasses, mares, haies brise-vent, cultures associées — est redécouverte par la communauté permaculturelle dans les années 1990 comme une démonstration vivante des principes de Mollison. Holzer incarne ce que la permaculture appelle le design observationnel : lire le site avant de le transformer, laisser le paysage indiquer ses propres solutions.
Robert Hart et la forêt comestible
Robert Hart, jardinier britannique né en 1913, développe au pays de Galles dans les années 1980 le concept de forêt jardinée (forest garden) : un aménagement en sept strates verticales — grands arbres, petits arbres, arbustes, plantes herbacées, couvre-sol, plantes grimpantes, rhizomes — qui reproduit la structure d'une forêt naturelle tout en produisant des aliments. Son livre Forest Gardening (1991) devient une référence fondamentale.
Son approche illustre parfaitement le principe permaculturel de conception par strates et fonctions : chaque plante est choisie non seulement pour ce qu'elle produit, mais pour sa relation avec les plantes voisines, sa contribution à la structure globale, sa capacité à créer des niches favorables à la biodiversité.
Emilia Hazelip, Vandana Shiva, Allan Savory
La constellation des penseurs qui gravitent autour de la permaculture ou en sont proches est riche et hétérogène. Emilia Hazelip, franco-espagnole formée par Fukuoka, adapte l'agriculture naturelle aux conditions méditerranéennes et développe le jardinage synergique — une méthode sans travail du sol, sans engrais, sans arrosage artificiel, basée sur des associations végétales denses. Vandana Shiva, physicienne et militante indienne, articule la permaculture avec la question de la souveraineté alimentaire et des droits des paysans — montrant que l'enjeu est aussi politique. Allan Savory, biologiste zimbabwéen, développe le holistic management, gestion holistique des troupeaux pour régénérer des sols arides — une approche divergente dans ses méthodes mais convergente dans sa vision : les animaux, bien gérés, régénèrent les écosystèmes.
« Retourner à la nature, ce n'est pas retourner en arrière. C'est comprendre les lois du vivant pour aller plus loin. »
Masanobu Fukuoka — La Révolution d'un seul brin de pailleCe que les paysagistes peuvent apprendre de la permaculture
Je suis jardinier. Je travaille sur des jardins particuliers en Loire-Atlantique — des pelouses, des massifs, des haies, des aménagements. Et c'est depuis cette position concrète que je veux poser la question : qu'est-ce que la pensée de Mollison change, vraiment, à ma façon de travailler ?
La réponse honnête : beaucoup de choses. Pas dans les techniques d'abord — dans le regard.
Lire le site avant de le transformer
Le premier principe de Mollison pourrait se résumer en une phrase : observe avant d'agir. Un site a une histoire — un sol, un microclimat, des lignes d'eau, des expositions. Ces données sont inscrites dans la végétation spontanée, dans l'humidité du sol après la pluie, dans l'orientation des vents dominants. Un paysagiste qui intervient sans lire ces données d'abord travaille contre le site. Un paysagiste qui les lit peut travailler avec lui — et économiser énormément d'énergie.
En pratique : avant de proposer une plante, je regarde ce qui pousse déjà. Avant de recommander une irrigation, j'observe comment l'eau circule naturellement. Les plantes bio-indicatrices que j'ai évoquées dans mon article précédent sont, en ce sens, une lecture permaculturelle du sol.
Concevoir par strates, fonctions et relations
La conception par strates de Robert Hart — héritée directement de Mollison — transforme la façon d'aborder un massif ou un jardin nourricier. Plutôt que de penser en termes de plantes isolées, on pense en termes de relations : quel arbre crée de l'ombre pour quel arbuste ? Quelle plante couvre-sol fixe l'azote pour son voisin ? Quelle grimpante protège une clôture tout en attirant les pollinisateurs ?
Ce n'est pas un changement technique — c'est un changement de méthode de conception. Et il produit des résultats que la plantation traditionnelle ne produit pas : des espaces qui se maintiennent mieux, qui demandent moins d'entretien, qui évoluent avec plus de cohérence dans le temps.
La gestion de l'eau comme première priorité
Mollison l'a posé comme principe fondamental : l'eau est la première ressource à gérer dans tout système. Ralentir l'eau, l'étaler, la laisser s'infiltrer plutôt que la laisser ruisseler. Dans un jardin particulier, cela se traduit par des choix simples : orienter les pentes, créer des cuvettes, choisir des paillages qui retiennent l'humidité, planter des haies brise-vent qui réduisent l'évapotranspiration.
C'est aussi — et c'est souvent négligé — réfléchir à l'emplacement des zones de fort piétinement, qui compactent les sols et empêchent l'infiltration. Le design du jardin n'est pas que végétal : c'est aussi hydrique.
Résilience dans les petits jardins particuliers
On objecte souvent que la permaculture est faite pour les grandes fermes, les projets communautaires, les espaces ruraux. C'est faux. Les principes s'appliquent à toute échelle. Un petit jardin de 200 m² peut être conçu pour minimiser les intrants, maximiser la biodiversité, créer des microclimats favorables, produire une partie de l'alimentation. Ce n'est pas utopique — c'est une question de conception initiale.
Le paysagiste qui intègre ces principes offre à ses clients un jardin plus vivant, plus résilient, moins coûteux à entretenir sur la durée. C'est un argument pratique, pas seulement éthique.
Ce que les paysagistes peuvent apprendre de la permaculture
- Observer avant de concevoir : passer du temps sur le site, lire les données naturelles — humidité, expositions, végétation spontanée — avant toute proposition.
- Penser en relations, pas en éléments : chaque plante, chaque structure doit remplir plusieurs fonctions et interagir avec ses voisins de façon utile.
- Gérer l'eau en premier : la topographie, les pentes, les paillages et les haies sont des outils de gestion hydrique avant d'être des choix esthétiques.
- Valoriser la biodiversité : un jardin biologique diversifié est plus résistant aux maladies, aux sécheresses, aux invasions — et demande moins d'interventions chimiques.
- Concevoir pour réduire l'entretien : un système bien conçu travaille seul. L'objectif n'est pas de créer de la dépendance à l'entretien, mais de l'autonomie progressive.
- Intégrer le paysagiste dans le système : la façon dont on intervient, le matériel qu'on utilise, les déchets qu'on produit font partie du système qu'on conçoit.
« Un jardin ne se comprend pas en le regardant de dehors. Il faut y passer du temps, le voir sous la pluie, après la sécheresse, au printemps et en novembre. »
Observation de terrain, Loire-AtlantiqueHéritage, critiques et actualité
Le PDC et la diffusion mondiale
Le Permaculture Design Certificate (PDC) est l'outil principal par lequel la permaculture s'est diffusée dans le monde. Créé par Mollison lui-même, ce cours de soixante-douze heures minimum transmet les fondements de la conception permaculturelle — observation de site, design par zones et secteurs, gestion de l'eau, agroforesterie. Mollison et Geoff Lawton ont co-enseigné le PDC dans de nombreux pays, dont une session filmée à Melbourne University en 2005 qui constitue aujourd'hui l'un des témoignages les plus précieux de la pédagogie de Mollison.
Aujourd'hui, des milliers de formateurs proposent le PDC dans le monde entier. Cette diffusion a permis à la permaculture de toucher des publics très divers — agriculteurs, jardiniers, architectes, urbanistes, enseignants. Mais elle a aussi produit une hétérogénéité considérable dans la qualité et la fidélité aux sources.
Ce qui a été transformé, parfois dénaturé
La permaculture a subi, depuis les années 1990, plusieurs processus de transformation qui en ont parfois éloigné la pratique de la pensée de Mollison. D'abord, une tendance à la réduction technique : réduire la permaculture à des listes de techniques (buttes, guildes de plantes, mandala gardens) sans les inscrire dans une démarche de conception systémique. Ensuite, une dérive vers la spiritualité New Age, que Mollison lui-même déplorait : habiller des pratiques agricoles de discours ésotériques qui les coupent de leur rigueur empirique. Enfin, une tendance à l'élitisme écologique — faire de la permaculture le privilège d'une classe sociale qui peut se payer une ferme et du temps libre.
Les critiques légitimes
La permaculture a aussi ses critiques sérieuses, qu'il faut entendre. Des agronomes pointent le manque de données quantifiées : les rendements des systèmes permaculturels sont difficiles à comparer avec ceux de l'agriculture conventionnelle, les études rigoureuses sont peu nombreuses. Des épistémologues soulignent que Mollison mêle parfois faits établis et intuitions non vérifiées, sans toujours signaler la différence. Des féministes ont noté que le mouvement, dans ses premières années, était dominé par des voix masculines blanches — malgré son discours sur l'équité.
Ces critiques ne démolissent pas l'édifice, mais elles le rendent plus solide si on les intègre honnêtement. La permaculture n'est pas une vérité révélée. C'est un cadre de pensée utile, à éprouver sur le terrain, à documenter, à corriger.
Mollison sans les clichés
Il est tentant de faire de Bill Mollison un saint laïc de l'écologie — le sage barbu qui voyait juste quand tous les autres avaient tort. La réalité est plus intéressante. Mollison était contradictoire, colérique, parfois dogmatique dans son anti-dogmatisme. Il voyait juste sur beaucoup de choses et exagérait sur d'autres. Il a inspiré des dizaines de milliers de gens, formé des centaines de formateurs, et contribué à remettre la diversité biologique au centre des pratiques agricoles — à une époque où personne dans les institutions ne voulait l'entendre.
C'est suffisant pour mériter une attention sérieuse. Pas une adoration.
Chronologie — Bill Mollison et la permaculture
| Année | Événement |
|---|---|
| 1928 | Naissance de Bill Mollison à Stanley, Tasmanie |
| 1962 | Rachel Carson publie Silent Spring — début de la prise de conscience écologique moderne |
| 1965 | Mollison entre au CSIRO comme chercheur en écologie des systèmes |
| 1968 | Mollison enseigne à l'Université de Tasmanie |
| 1972 | Rapport Meadows (Limits to Growth) et conférence de Stockholm |
| 1974 | Rencontre de Mollison et David Holmgren à l'Université de Tasmanie |
| 1975 | Fukuoka publie La Révolution d'un seul brin de paille au Japon |
| 1978 | Publication de Permaculture One (Mollison & Holmgren) |
| 1979 | Publication de Permaculture Two — Fondation du Permaculture Institute |
| 1981 | Mollison reçoit le Right Livelihood Award (« Nobel alternatif ») |
| 1988 | Publication de Permaculture : A Designer's Manual — l'œuvre maîtresse |
| 1991 | Robert Hart publie Forest Gardening |
| 2002 | Holmgren publie Permaculture : Principles and Pathways Beyond Sustainability |
| 2005 | PDC filmé de Mollison et Geoff Lawton à Melbourne University — document historique |
| 2016 | Mort de Bill Mollison le 24 septembre, à Hobart, Tasmanie |
Pour aller plus loin
Livres fondamentaux
Bill Mollison — Permaculture : A Designer's Manual (1988, Tagari Publications). La référence absolue, dense et exigeante. À lire par morceaux, pas d'une traite.
David Holmgren — Permaculture : Principles and Pathways Beyond Sustainability (2002). La formalisation théorique des douze principes. Plus accessible que Mollison, plus rigoureux.
Masanobu Fukuoka — La Révolution d'un seul brin de paille (Guy Trédaniel éditeur, édition française). Court, poétique, fondamental.
Robert Hart — Forest Gardening (1991, Green Books). La référence sur les jardins en strates — traduit en français sous le titre La forêt-jardin.
Sepp Holzer — La Permaculture de Sepp Holzer (Éd. du Dauphin). Le témoignage d'un agriculteur qui pratique avant de théoriser.
Films et documentaires
Bill Mollison : The Father of Permaculture — court documentaire (2024) avec footage du PDC de Melbourne 2005 avec Mollison et Geoff Lawton. Point de départ idéal.
The Story of Permaculture — documentaire (2024) sur les pionniers de la permaculture : Holmgren, Fukuoka, Holzer, Hart, Hazelip, Savory, Shiva. Vue d'ensemble précieuse.
How to Make a Forest Garden — film de Patrick Whitefield (disponible en ligne). Démonstration concrète de la conception en strates.
La permaculture est-elle une méthode, une philosophie ou une nouvelle culture du paysage ? Peut-être la question est-elle mal posée. Peut-être que ce que Mollison a introduit dans le monde, c'est surtout une façon de regarder — et que regarder autrement est toujours, d'une manière ou d'une autre, le début de tout changement.